Le Massacre des Innocents

Publié le 16 octobre 2017 Mis à jour le 24 octobre 2017

Un ouvrage de la bibliothèque de l'IFEB "La gloriosa morte de' diciotto fanciulli Giustiniani patritii genovesi, de' signori di Scio" (Avellino, 1656) est exposé jusqu'au 7 janvier 2018 au domaine de Chantilly pour l'exposition sur Le Massacre des Innocents

Le célèbre tableau de Nicolas Poussin (1594-1665) intitulé « Le Massacre des Innocents » a inspiré de nombreux peintres, parmi lesquels figurent Pablo Picasso et Francis Bacon. Conservé au Domaine de Chantilly, il est actuellement au cœur d’une exposition qui le met en lumière en le confrontant à une cinquantaine d’œuvres, dont quelques pièces maîtresses des 17e -20e siècles.

Quel évènement se trouve cependant à l’origine de ce tableau, commandé vers 1626 par Vincenzo Giustiniani (1564-1637), banquier génois installé à Rome, mais aussi mécène et collectionneur d’art ? Le célèbre épisode de l’Évangile de Matthieu 2, 16, qui y est de toute évidence représenté, renverrait-il à d’autres réalités ?

Né à Chios le 13 septembre 1564, Vincenzo est le fils de Giuseppe Giustiniani (1525-1600), le dernier gouverneur génois de cette île de l’Égée orientale. Le 14 avril 1566, lorsque quatre-vingt galères ottomanes y jettent l’ancre, il est encore un tout petit enfant. Fuyant les circonstances tragiques de la prise de l’île, grâce à un lourd tribut payé aux conquérants, son père l’emmène avec lui à Rome. Ainsi échappe-t-il de peu au massacre qui touche d’autres membres de sa famille capturés par les Turcs ottomans. Or, parmi ces Giustiniani et leurs alliés, dix-huit adolescents âgés de douze à seize ans sont emmenés à Constantinople. On attend d’eux qu’ils se convertissent pour intégrer le corps des Janissaires. Préférant mourir pour le Christ, ils refusent toutefois la conversion, et sont exécutés. Dès le 6 septembre 1566, Pie V célèbre leur mémoire.

Du moins dans l’esprit de son commanditaire, « Le Massacre des Innocents » évoque donc la fin tragique de ces dix-huit enfants – et peut-être même la sienne propre, s’il n’avait pu être sauvé. Mais au-delà de cet imaginaire magnifié par le tableau, l’événement doit aussi être compris comme déterminant pour la puissante famille génoise qui a perdu Chios à tout jamais. Ainsi, cherchant peut-être sa justification, l’abbé Michele Giustiniani compose-t-il quelques années plus tard l’opuscule intitulé "La gloriosa morte de' diciotto fanciulli Giustiniani patritij genouesi, de' signori di Scio" (Avellino 1656). Sous sa plume toutefois, l’effroi de l’infanticide cède le pas à de tout autres considérations : le sacrifice des « fanciulli » manifeste d’abord la faveur divine accordée aux Giustiniani de Gênes qui – contrairement aux Giustiniani de Venise – n’avaient pas encore donné naissance à des saints. Voici le cri que l’abbé Michele met dans la bouche des jeunes martyrs au moment de leur exécution (p. 115) :
"Confidiamo ancora nelle divina clemenza, che i nostri Giustiniani genovesi non habbiano à contendere co’ Giustiniani Veneti de’ favori celesti dispensati à loro Beati, mà così gli uni, come gli altri s’habbiano à rallegrare di così segnalate gratie, operate da Dio in noi, per sua infinita Misericordia."
Ce qui peut être résumé ainsi : Puisse la clémence divine accorder que les saints des Giustiniani de Gênes ne méritent pas moins les faveurs célestes que ceux des Giustiniani de Venise !

Le livre de Michele Giustiniani est très rare. Un exemplaire en est conservé à l’ICP, à la bibliothèque de l’IFEB. Il a été prêté au Domaine de Chantilly pour l’exposition « Poussin, Le Massacre des Innocents » et sera de nouveau consultable à l’IFEB, sous la cote R II 5766, à partir de la mi-janvier 2018.